un petit article trouvé dans le midol de la semaine qui m'a bien fait rire, et oui on s'y retrouve... :
Les abonnés ratent rarement une rencontre. Certains construisent même leurs loisirs avec le calendrier de la saison comme élément central. Mais parfois... Ce n'est pas parce que l'on rate un match que l'on y pense pas. A l'heure du coup d'envoi, des manifestations cliniques pathognomoniques apparaissent chez l'absent : il regarde sa montre avec insistance, trépigne un peu, moins qu'au stade évidemment ; il est envahi par les émotions, habituelles chez lui, de l'entrée des équipes sur le terrain. Il regarde encore sa montre, la tribune ; ses collègues de la table ronde croient reconnaître chez lui une manifestation d'anxiété du fait de l'exposé qu'il doit effectuer. Le temps avance : c'est la mi-temps, il regarde encore sa montre. Tiens ! Cela doit être fini. Je n'en peux plus. Ont-ils gagné ? Comment ? Quelle est l'atmosphère ? Il se rend compte alors que parler du match, analyser le match, fait partie du match. La troisième mi-temps festive de notre jeunesse se prolonge aujourd'hui par les discours interminables tenus sur la partie, exprimant le vécu des spectateurs. La télé ne s'y trompe pas, multipliant comme les radios les débats. Ce qui est intéressant à analyser, c'est le manque, la frustration, qu'entraîne chez le passionné, l'absence. La banalité de certaines rencontres du championnat est en fait très importante. Un match médiocre permet souvent d'espérer le meilleur, le grand soir, la finale. Et puis, n'y tenant plus, l'absent téléphone à un ami. L'appelé, sûr de son avantage, distille doucement les informations. Il attend les questions, vérifie la pertinence de l'aveugle et fait la sourde oreille aux demandes pressantes de précisions. Le présent tient l'absent. Le lendemain, il va lire le midol, l'équipe et le journal local, mais il est dans une situation de grande dépendance. Il ne va pas hausser des épaules ou dodeliner du chef aux lignes des journalistes. Il subit leur narrativité. Il garde en lui comme une fuite, comme une faille, comme une fugue, comme une école buissonnière du plaisir : il a raté un match. Certains, plus modernes ou plus autocentrés, se replient sur une deuxième chance : le voir à la télé avec la fureur d'ignorer surtout le résultat. Ils éteignent les radios, demandent aux taxis d'éteindre la leur, fuient tous les écrans. Le danger est partout. Ils surveillent les sourires ou les mimiques défaites de leurs proches. Ils rêvent de s'isoler, de figer l'espace-temps. Enfin ça y'est, ils sont dans la pièce télé enfin seuls. Les portables sont éteints depuis longtemps : imaginez qu'un ami leur parle du match. Ouf ! c'est réussi, dernières inquiétudes : ne me suis-je pas trompé d'heure, d'émission ? Pourvu que le commentateur ne soit pas balourd en disant le résultat, si jamais c'était une rediffusion. La télé est bien la machine à remonter le temps. Elle scande les actions, crucifie à répétition les arbitres, exacerbe les peines et les déceptions. Mais on guérit vite d'une absence car le prochain rendez-vous est déjà accroché au match qui vient de se terminer. L'absent se fond alors dans la masse des supporters. il peut même, le fourbe, évoquer le match raté comme s'il l'avait vu, dans les semaines qui suivent. Il utilise un détail raconté ou visualisé. Seul son ami, aux aguets auditifs, va sourire. Les autres sont dupés. Un match raté comme une absence sensible, une obligation qui prive mais qui nous fait regretter le plaisir et notre horloge psychique qui, du coup d'envoi au coup de sifflet final, organise chez nous l'enthousiasme répété. En rater un donne finalement envie d'y retourner.